Blues Hall Of Fame – 2026 – Jean-Pierre Vignola

Il a cette façon de raconter qui donne l’impression que tout s’est passé hier. Une voix tranquille, un sourire derrière les lunettes extravagantes, et cette modestie désarmante de ceux qui ont tout vécu sans jamais se mettre en avant. Jean‑Pierre Vignola n’a pas seulement croisé les géants du Jazz et du Blues : il a roulé avec eux, mangé avec eux, attendu dans les aéroports, porté leurs valises, calmé leurs colères, partagé leurs fous rires. Il a été leur guide, leur confident, leur homme de confiance. Leur ami.

Né en 1949 à Mantes‑la‑Jolie, il tombe dans la musique comme d’autres tombent amoureux : sans prévenir, sans retour possible. Dans les vinyles de Parker, dans les clubs où l’odeur de tabac se mêle aux cuivres, dans les encouragements d’Alix Combelle, son voisin saxophoniste, qui lui ouvre les portes d’un monde où l’on tutoie Django, Grappelli ou Coleman Hawkins. Très vite, Vignola comprend qu’il ne sera pas musicien. Il sera celui qui rend la musique possible.

Dans les années 70, il quitte l’entreprise de bâtiment familiale pour rejoindre le label Black & Blue. Il part sur les routes d’Europe dans une camionnette bringuebalante, avec Panama Francis, Tiny Grimes, Arnett Cobb ou Roosevelt Sykes. Il conduit, installe la sono, vend les disques, rassure les artistes, improvise quand tout déraille. Il apprend le métier comme on apprend la vie : en dormant peu, en riant beaucoup, en observant tout.

Puis arrive 1976. Muddy Waters.
La première grande vedette.
La première grande émotion.
Dans les loges, ils jouent aux cartes en buvant du champagne. Muddy triche, rit, raconte peu. Mais il garde Jean‑Pierre près de lui, au point de refuser un dîner avec Mick Jagger si « Jean‑Pierre ne vient pas ».
Des années plus tard, Vignola raconte encore cette scène avec la même incrédulité qu’un gamin qui aurait touché une étoile.

BB King, lui, devient presque un frère. Ils achètent des vinyles ensemble, parlent de Django, se faufilent pour acheter des glaces en douce malgré le diabète du maître. Un soir, à Brest, BB lui fait apporter un gâteau d’anniversaire au restaurant. Personne ne lui avait rien dit.
« Ce sont des petites choses », dit Vignola.
Des petites choses qui disent tout.

À Nice, pour la Grande Parade du Jazz, il vit des nuits qui ressemblent à des films : Memphis Slim et BB King en duo improvisé dans un bar, Jaco Pastorius qui débarque pour un bœuf, les musiciens qui jouent jusqu’à l’aube pendant que les bus attendent en double file.
Il ne dort presque pas.
Il ne s’en plaint jamais.

En 1980, il contribue à lancer Jazz à Vienne. Le Théâtre Antique devient son royaume discret. Il y programme les plus grands, mais aussi les jeunes qu’il veut pousser, encourager, protéger. Il connaît les caprices, les fragilités, les grandeurs. Il sait quand il faut parler, quand il faut se taire, quand il faut simplement être là.

Au Méridien Étoile, où il dirige la programmation pendant près de vingt ans, il accueille Chaka Khan, les Neville Brothers, Phillip Walker, Eddie Shaw. Il veille, il écoute, il observe. Il est partout et nulle part, toujours dans l’ombre, jamais dans la lumière.

Et pourtant, cette lumière, les musiciens la lui renvoient.
Buck Clayton, Preston Love, Claude Bolling le citent dans leurs livres.
Benny Carter devient le parrain de son fils.
L’orchestre de Count Basie compose un morceau : Vignola Express.
Un hommage rare, presque irréel.

Aujourd’hui encore, Jean‑Pierre Vignola continue de programmer, de conseiller, de transmettre. A Vienne, à Munster, à Mantes‑la‑Jolie, où il a vu grandir des générations de jeunes musiciens. Il soutient Didier Marty, Olivier Gotti, Funky Ella, Nico Duportal. Il reste fidèle à ses racines, à sa ville, à ses souvenirs.

Quand il parle de sa vie, il ne dit jamais « j’ai réussi ».
Il dit : « J’ai eu de la chance ».
Mais la vérité est ailleurs : la chance, ce sont les autres qui l’ont eue.
Celle de croiser un homme rare, discret, généreux, qui a passé sa vie à faire briller les autres.

Jean‑Pierre Vignola n’a jamais cherché la lumière.
Elle l’a suivi partout.

Photos : Collection personnelle de Jean-Pierre Vignola, avec son autorisation